"Présumée sorcière" à 9 ans, un conte moderne

Publié le par Catherine Barbé

I'm not a witch, le film

OU La chèvre de Monsieur Seguin en Afrique subsaharienne : une traversée du désert...

Quelques pistes pour le traverser

Voir article infra "Le silence des agneaux" du 10 avril 2017

Loup, métamorphose(s) et délivrance...

 

Revue de presse

Sélection :

 Interview de la réalisatrice du film I'm not a witch 

 

 

Sorcière, figure intemporelle, stéréotype universel

Voir article "la chasse aux sorcières 2" du 26 janvier 2017

      La plupart sont, comme le veut la tradition « souvent des veuves » dont la famille voulait se débarrasser, mais il y avait aussi « des femmes fortes, dont certaines avaient un commerce qui marchait très bien », suscitant des jalousies...

Mais le mal est héréditaire : il n'épargne pas les enfants :

"L'expérience nous apprend que les filles de sorcières toujours sont soupçonnées de pratiques du même genre(...) en vérité, c'est toute la progéniture qui est infectée."

S'agissant de Mary Bell, Sarah... la sorcière a 11 ans...

Voir article "Sarah" du 26 septembre 2017 (viol : présumée consentante à 11 ans)

En Zambie, ce jour là, elle a 9 ans. De surcroît, elle vient de nulle part...

Voir articles "la chasse aux sorcières 4 et 4 (suite) "  des 8 et 10 mars

L'histoire de Shula

La petite Shula,(Margaret Mulubwa), 9 ans,inconnue des habitants est accusée par une villageoise de lui avoir jeté un sort. Elle est envoyée dans un camp de « sorcières » géré par l’Etat et une monarque locale. "

 

Lien : voir article ci-dessous

La rage intérieure de I AM NOT A WITCH
26/05/2017 | THOMAS MESSIAS | | CANNES
Des mètres de ruban blanc comme métaphore de l’enchaînement mental et physique d’une petite zambienne de 9 ans qu’on prend pour une sorcière, le tout au service d’une satire d’une tristesse déchirante : on tient avec I am not a witch l’une des œuvres majeures de cette Quinzaine des Réalisateurs 2017.

Que peut-il se passer dans la tête d’une petite fille de 9 ans pour qu’elle ne se défende pas lorsqu’elle est la cible d’une accusation de sorcellerie tout à fait fallacieuse ? C’est le point de départ du premier long de Rungano Nyoni, réalisatrice zambienne déjà passée par la Quinzaine 2014 avec son court Listen. Comme la gamine ne dit pas qu’elle n’est pas une sorcière, on en déduit qu’elle est une sorcière. Comme elle ne donne pas son prénom, on en déduit qu’elle n’a pas de prénom. C’est la première erreur judiciaire du film, mais pas la dernière : I am not a witch ne cesse de fabriquer les coupables là où il n’y a parfois même pas eu de délit.

Bientôt, l’enfant se voit parquée avec celles qui, avant elles, ont été considérées comme des sorcières. Baptisée Shula par celles qui la prennent sous leur aile, elle ne tarde pas à être affublée d’un ruban blanc accroché dans le dos, relié à une immense bobine fixée sur l’immense camion orange chargé de convoyer les dites sorcières d’un lieu à l’autre. Un bracelet électronique d’un autre âge qui permet de s’assurer que celles dont on se méfie tant ne puissent pas s’éloigner. Le deal est simple : quiconque oserait couper son ruban deviendrait immédiatement une chèvre.

I AM NOT A WITCH EST UN DRAME SATIRIQUE ET ONIRIQUE QUI MÉLANGE LES GENRES ET LES TONALITÉS AVEC UNE MAÎTRISE AHURISSANTE
Si elles ne sont pas parquées dans des prisons, c’est parce que Shula et ses congénères sont d’utilité publique. Monsieur Banda, un fonctionnaire du Ministère des croyances traditionnelles, les utilise pour différentes tâches, comme faire tomber la pluie ou démasquer des coupables dans des affaires de vol. Comme Shula est futée, elle devient vite la sorcière favorite du bonhomme. Tout ceci n’est que le point de départ d’un drame satirique et onirique qui mélange les genres et les tonalités avec une maîtrise ahurissante.

I AM NOT A WITCH de Rungano Nyoni I am not a witch provoque un rire triste, mais un rire quand même : on s’y moque de l’obscurantisme moyenâgeux censé permettre à la Zambie d’avancer dans la sérénité. On y tourne en dérision l’arrogance médiocre de ces hommes tellement persuadés d’être supérieurs. Mais c’est la tristesse qui prévaut, à travers les grands yeux tristes de Shula. Ni famille, ni instruction, ni enfance : elle est privée de tout ce qui devrait être naturel pour une gamine de cet âge. Sans perdre sa mélancolie, elle finit pourtant par se réjouir d’appartenir à un tel groupe formé de femmes fortes, expérimentées, à qui on ne peut pas faire avaler de couleuvres. Mais l’envie de liberté est trop forte, et celle de couper le ruban aussi.

Si les rubans et les bobines viennent tout droit de l’imagination de la réalisatrice, l’absurdité de cette société qui entrave les femmes pour mieux les contrôler est totalement réelle. Seul moyen de s’en sortir : se montrer docile et finir par espérer taper dans l’œil d’un cadre assez puissant pour obtenir votre libération, comme s’en vante l’épouse de Monsieur Banda, qui expose assez fièrement la bobine dont elle n’est plus la prisonnière. Stigmatisées mais objets de méfiance, les « sorcières » font l’objet d’une fascination particulière qui crée l’écœurement. C’est parce qu’elle est mitraillée par les smartphones des touristes, puis invitée dans un talk show en tant que plus jeune pensionnaire du camp que Shula finit par avoir envie de s’insurger.

Le cadre est large, ample, si riche qu’il se passe généralement de commentaires. Shula n’est pas muette, juste peu diserte : les rubans, les bobines et les costumes traditionnels qu’on la force à porter parlent d’eux-mêmes. Cet esclavage des temps modernes est filmé avec le plus grand calme. Dans I am not a witch, la rage est intérieure. Parce que se révolter au mauvais moment pourrait être fatal, et parce que les situations sont si cruellement nonsensiques que les décrire dans le tapage serait redondant. Tout cela pourrait sembler loin de chez nous, comme le sujet d’un reportage dont on s’indignerait avant d’éteindre la télévision et d’aller dormir sur ses deux oreilles. C’est sans compter sur Rungano Nyoni, qui rappelle avec intelligence et discernement que cet archaïsme-là est bien celui du monde d’aujourd’hui. La bande originale, cosmopolite et décalée (de l’Allegro non molto de Vivaldi à l’American Boy d’Estelle), est sans doute là pour nous le rappeler.



I AM NOT A WITCH (2017, Royaume-Uni, France, Allemagne), un film de Rungano Nyoni. Avec Maggie Mulubwa, Henry B.J. Phiri, Travers Merrill. 1 h 30. Date de sortie indéterminée.


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Publié dans JOURNAL, IMAGINAIRE, Sorcière

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