Un premier mai d'ombre et de lumière

Publié le par Catherine Barbé

Au jardin CB 30/04/17

Au jardin CB 30/04/17

Premier mai, d'amour et gaieté
 

Ci-dessous, enluminure in Très riches heures du Duc de Barry. A voir au musée de Chantilly

"Le 1er mai était autrefois, en Europe, dédié à l'amour. Ce jour-là, il était coutumier de se coiffer d'une couronne de feuillages et de fleurs ou d'en offrir une à la personne aimée. En témoigne la célèbre enluminure ci-dessus. Elle illustre le mois de mai dans les Très riches Heures du duc de Berry, un livre de prières réalisé au début du XVe siècle par les frères de Limbourg"

 https://www.herodote.net/almanach-jour-0501.php.

Survivance rituelle

Dans nos campagnes,  aujourd'hui encore, sont célébrés les "Mais". Les aspects rituels en ont été étudiés par Florence Weber dans Réinterprétations contemporaines d'éléments folkloriques dans une petite ville ouvrière de l'Auxois.

(Je résume seulement ici la problématique générale (en gras). (Lien et bibliographie ci-dessous pour les curieux.)

A partir de l'observation, dans le nord de l'Auxois (Bourgogne), d'un rituel en apparence insignifiant, Florence Weber construit un faisceau d'interprétations de ce que l'on pourrait considérer comme une survivance certes pittoresque et banale, mais en tension avec des aspects subversifs.

Description des trois étapes du rituel observé, effectuées collectivement et en secret par une bande de garçons :  

    •  

    "la veille ou l'avant-veille, ils vont dans les bois pour couper de jeunes arbres qui prennent le nom de « Mais » ;

  • le 30 avril à la nuit tombée, ils les transportent et les accrochent sur des maisons du voisinage où résident des jeunes filles (cette deuxième opération s'appelle « la pose des Mais ») ;

  • dans la nuit, ils déplacent systématiquement tous les objets qui « traînent » dans le voisinage."1

in http://terrain.revues.org/3311#tocto1n1

 

 Florence Weber de conclure : 

"L'étrangeté (le pittoresque amusant, la bizarrerie) que constituait à première vue la coutume des Mais, apparente survivance d'une tradition paysanne dans un milieu rural certes, mais ouvrier (de grande industrie métallurgique) depuis un siècle, se résout lorsque l'on constate la logique de l'inversion de l'ordre social qui préside à cette coutume ; et surtout lorsqu'on la rapporte au phénomène central d'où elle tire, à mon avis, toute sa signification : le 1er mai comme fête du travail avec sa force paradoxale et subversive, pourrait-on dire ou, plus simplement, avec ses caractéristiques carnavalesques."

Nul doute que la tournure subversive que va prendre le premier mai préexistait dans un rituel d'inspiration carnavalesque, comme démontré dans nombre de recherches (voir bibliographie ci-dessous). Il se trouve que l'Histoire s'est plu à en exalter/exacerber la manifestation.

 

 

 

1 J'ai eu la 'chance' moi-même de vivre le rituel de l'intérieur, du moins le résultat, dans les années 80 en Champagne : au matin du 1er mai, surprise ! Plus de volets aux fenêtres ! Retrouvés ensevelis sous des branchages au pied de mes fenêtres (j'habitais au rez de chaussée !). Evidemment, je n'ai jamais pu découvrir les sympathiques coupables ! J'ai appris par la suite combien chanceuse j'étais : j'aurais pu en effet retrouver (peut-être !) mes volets, entassés avec d'autres sur la place du village... à dix kilomètres !

 

 

 

Du muguet dans un bain de sang

Le muguet, lié au premier mai, renoue avec la fête très joyeuse évoquée dans l'enluminure ci-dessus,devient militant, dans l'histoire plus récente. Le premier mai est en effet depuis la fin du XXe siècle associé à deux épisodes tragiques de l'histoire du syndicalisme et  des mouvements ouvriers au plan international international.

Grève tragique à Chicago : trois morts

 

1er mai 1886 : Une grève tragique à Chicago inspire la Fête du Travail

Les syndicalistes américains organisent des actions collectives le 1er mai 1886 en faveur de la journée de huit heures. Un grand nombre de travailleurs obtiennent satisfaction. Mais d'autres, moins chanceux, au nombre d'environ 340.000, doivent faire grève pour forcer leur employeur à céder.
Le 3 mai, une manifestation fait trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester, à Chicago. Une marche de protestation a lieu le lendemain et dans la soirée, tandis que la manifestation se disperse à Haymarket Square, il ne reste plus que 200 manifestants face à autant de policiers. C'est alors qu'une bombe explose devant les forces de l'ordre. Elle fait une quinzaine de morts dans les rangs de la police.
Trois syndicalistes anarchistes sont jugés et condamnés à la prison à perpétuité. Cinq autres sont pendus le 11 novembre 1886 malgré des preuves incertaines (ils seront réhabilités plusieurs années après).
En souvenir de ce drame va être instauré chaque année une « journée internationale des travailleurs » ou « Fête des travailleurs », aujourd'hui plus volontiers appelée « Fête du Travail », bien que l'expression prête à confusion...

https://www.herodote.net/almanach-jour-0501.php

En France 5 ans après : 10 morts

1er mai 1891 : Drame ouvrier à Fourmies

 

Le 1er mai 1891, à Fourmies, une petite ville du nord de la France, la manifestation rituelle en faveur de la journée de 8 heures tourne au drame.

La troupe, équipée des nouveaux fusils Lebel, tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Elle fait dix morts dont 8 de moins de 21 ans. L'une des victimes, l'ouvrière Marie Blondeau, habillée de blanc et les bras couverts de fleurs, devient le symbole de cette journée.

Avec la fusillade de Fourmies, le 1er mai s'enracine dans la tradition de lutte des ouvriers européens.

https://www.herodote.net/almanach-jour-0501.php

 

Coda

Par les temps qui courent (Ô temps suspend ton vol !) il n'est pas anodin de le prendre (le temps) de se rafraîchir la mémoire, de faire l'effort de se souvenir que "rendre la lumière suppose d'ombre une morne moitié". A chaque instant, l'Histoire en fait la démonstration, et tout autant la poésie : 

(...)
L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première,
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.
(...)

Paul Valéry, Charmes, "Le cimetière marin"

Bibliographie

de Florence Weber ci-dessous :

Belmont N., 1978. « Le joli mois de mai », L'Histoire, n° 1, mai (16-25).

Belmont N., 1982. « La petite graine et les jeunes filles en fleurs », Pénélope, n° 7, automne (100-104).

Bourdieu P., 1979. La Distinction, Paris, Minuit.

Caro Baroja J., 1979. Le Carnaval, Paris, Gallimard, Madrid, 1965.

Camberoque C., Fabre D., 1977. La fête en Languedoc, regards sur le Carnaval aujourd'hui, Toulouse, Privat.

Chamboredon J.-C., 1985. « Construction sociale des populations », in Roncayolo dir., La ville aujourd'hui, tome 5 de l'Histoire de la France urbaine, Paris, Seuil (441-471).

Hastings M., 1986. « Communisme et folklore, étude d'un carnaval rouge, Halluin 1924 », Ethnologie française, tome 16, n° 2 (137-150).

Jakobson R., 1929. « Le folklore, forme spécifique de création », traduit in Questions de poétique, Paris, Seuil, 1973 (59-72).

 

Lenclud G., 1987. « La tradition n'est plus ce qu'elle était... », Terrain n° 9, octobre (110-123).
DOI : 10.4000/terrain.3195

Luxemburg R., 1972. Der I. Mai, Kampftag der Arbeiterklasse, Berlin.

Maget M., Rivière G.-H., 1943. « Fêtes et cérémonies de la communauté villageoise », Agriculture et Communauté, Paris, Librairie de Médicis (75-94).

« Le monde à l'envers dans le trésor des contes d'Henri Pourrat », 1987. Cahiers Henri Pourrat n° 5, Clermont-Ferrand.

Morand S., 1978. Wackes Fassenacht, Carnaval des Voyous, Strasbourg.

1981. Naître, vivre et mourir, Actualité de Van Gennep. Musée d'ethnologie, Neuchâtel, Suisse.

Perrot M., 1984. Jeunesse de la Grève (France 1871-1890), Paris, Seuil.

Pop D., 1986. « Le tablier des sapeurs », Ethnologie française 16-2 (177-190).

Van Gennep A., 1949. Manuel de Folklore français contemporain, tome premier, volume 4, « Cycle de mai », Paris, éditions A. et J. Picard et Cie (1421-1726).

Villadary A., 1968. Fête et vie quotidienne, Paris, Les Editions ouvrières.

Weber F., 1986a. Le travail-à-côté, étude de pratiques ouvrières en milieu rural, thèse de l'E.H.E.S.S., Paris.

1986b. « Le travail hors de l'usine, bricolage et double activité », Cahiers d'Economie et Sociologie rurales, n° 3, décembre 1986 (14-36).

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Publié dans JOURNAL, Au jardin

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domi 30/04/2017 21:47

Je découvre votre univers qui est impressionnant, je repasserai sûrement vous lire car nous avons des centres d'intérêts en commun très cordialement la sorcière d'Arcane

Catherine Barbé 30/04/2017 23:03

La porte est ouverte ! Je vais faire un saut sur votre blog.
Au plaisir de vous lire...
Oeil de Moire