LA CHASSE AUX SORCIERES 5 (suite)

Publié le par Catherine Barbé

http://plumes-photos.pagesperso-orange.fr/photo_ecriture/endormi/grand_duc.htm

"Comme la plume au vent... la femme

 

Pour clore, momentanément peut-être, la série  "fantaisie opératique", la perle, le must, la Rolls du genre : l'air de Rigoletto, connu aussi dans sa version française au titre de  "Comme la plume au vent", proverbial !

Le plaisir de l'écoute serait imparfait de ne pouvoir goûter la savoureuse composition... dans sa version française. Comme suit :

La femme est inconstante

Comme plume au vent,

Elle change de propos

Et de pensées.

Toujours un aimable

Et gracieux visage,

En pleurs ou souriant,

Est trompeur

(refrain)

Il est toujours malheureux

Celui qui s’y fie

Et qui s’y confie,

Son cœur imprudent !

 

Mais nul pourtant

Ne se sent pleinement heureux

Qui ne boit l'amour

À leur sein !

(refrain)

Comme la plume au vent

Femme est volage

Est bien peu sage - qui s'y fie un instant.

Tout en elle est menteur,

Tout est frivole,

C'est chose folle - que lui livrer son cœur

Femme varie, femme varie,

Fol qui s'y fie - un seul instant

 

(refrain)

Trompé par leurs doux yeux,

J'ai l'air d'y croire,

Bornant ma gloire - à tromper encore mieux.

Femme varie, femme varie,

Fol qui s'y fie - un seul instant.

 

"Comme la plume au vent", la sorcière

Le portrait de la femme brossé dans Rigoletto éveille le souvenir. Le caractère infiniment volatile de la femme, rapporté à l'essence de la nature sera en effet très utile aux démonologues appliqués à construire la figure de la sorcière.

Une construction textuelle

Comme le proclame un texte de 1583, la femme est toujours naturellement “sorcière et maléfique” :

La nature des femmes est d’être mutables et volages, sitôt que quelque fascherie leur survient, elle sortent de leur aequanimité et perdent patience, et si troublans ainsi les humeurs, elle font sortir de leurs estomacs certaines qualités et exhalaisons venimeuses ...”1

Dans le procès de Michée en 1652, l'inquisiteur insiste sur "la fascherie"qui trouble les humeurs et conduit au crime.

Lancre est passé par là !

On notera au passage que, atteinte de tels désordres  physiques elle est prédestinée à devenir un objet de prédilection pour la médecine ! (Voir ci-après)

 

L'instabilité, marque du démon

Dans leurs nombreux écrits, les démonologues s'appliquent à entériner l'aptitude fondamentale de la femme à être sorcière. C'est dans sa proximité avec la nature, incontrôlable dans sa diversité, qu'ils trouvent la matière propre à façonner/fixer/figer le stéréotype.

Pierre de Lancre écrit : “ Pour montrer particulièrement que la situation du lieu est en partie cause qu’il y a tant de Sorciers, il faut sçavoir que c’est un pays de montaigne, la lisière de trois royaumes, France, Navarre, Espagne (...). Or toutes ces diversitez donnent à Sathan de merveilleuses commoditez de faire en ce lieu des assemblées et Sabbats, veu que d’ailleurs c’est une coste de mer qui rend les gens rustiques, rudes et mal policez desquels l’esprit volage est tout ainsi que leur fortune et moyen attaché à des cordages et banderolles mouvantes comme le vent, qui n’ont d’autres champs que les montaignes et la mer... Bref leur contrée est si infertile qu’ils sont contraincts de se jeter dans cest élément inquiet, lequel ils ont tellement accoustumé de voir orageux, et plain de bourrasques qu’ils n’abbhorent rien tant que la tranquilité et bonnace (...).” L

Pourfendeurs du monde de la sorcellerie Lancre et d'autres encore appellent au règne naturel, celui de la fluctuation, des frontières instables entre les règnes, de l’indistinction, de la confusion et du désordre, en un mot un monde du monstrueux qui n'est pas sans rapport avec une représentation plus générale de la femme...comme une plume au vent entre les doigts très fins du feu...

Ainsi Pierre de Lancre en 1612 amplifie la vision. Envoyé au Parlement de Bordeaux par Henri IV pour réprimer la sorcellerie, il explique la prolifération des faits de sorcellerie en cette contrée on ne peut plus rationnellement:

 

On relève une série de corrélations où l’inconstance, la mobilité, le passage, viennent caractériser un univers aussi captivant qu’inquiétant. La géographie, l’histoire, “ l’humeur ” des habitants sont invoqués pour faire du “ petit recoing de la France ”, la “ pépinière ” des sorciers, puisqu’en “ nul lieu de l’Europe qu’on sache, il n’y a rien qui approche le nombre infini que nous y avons trouvé”.

L’instabilité est la caractéristique essentielle du démon :

“ En certains lieux où les Sorciers avaient tenu leur Sabbat, on trouva jusqu’à trois cents chamoeleons (caméléons) sur la terre, chose admirable : mais néanmoins qui ne saurait mieux exprimer combien les démons et le Sorciers sont addonez à la légèreté et à l’inconstance, puisque le chamoeleon en est le vrai hiéroglyphe. ”2

 

__________

1 - Léonard Vair, Trois livres de charmes, sorcelages et enchantements, trad. Julien Baudon, Paris, Chesneau, 1583 ; ibid.

2 - Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, Paris, 1612, p.29 et 31; ibid.

La maïeutique inquisitoriale, échantillon

 

Quelle meilleure occasion, dans notre monde en mutation, d'esquisser un panorama du cliché attaché à l'essence particulièrement volatile de la femme, "inconstante" par définition ?  Depuis le Moyen-âge jusqu'à la période contemporaine on le voit refleurir.

Quand l'inquisiteur aide l'accusée à faire la preuve de son inconstance...

Questions, réponses, traduction ; répétition...

Démonstration : quelques étapes de l'interrogatoire "répété" de Michée Chauderon   * ; le glissement progressif de la dénégation à l'aveu.

Le 30 mars, Michée nie que le Diable soit responsable de ces marques, ni même qu'il lui soit apparu.
Mais à la deuxième séance/répétition "assise sur la sellette et liée ", elle fait la première concession, fatale. Elle raconte que lors d'une promenade au bois, un an en arrière, elle « passa devant elle une ombre. » L'inquisiteur s'en empare. De répétition en traduction - "ombre" devient "Diable"- et l'interrogateur, implacable, conduit alors la sorcière... à son terme  :

(p.34) :
ETAPE 1 : les "que non"
I. S'il n'est pas vray que le Diable l'a marqué. —
R. Que non et qu'elle ne scait pas quand cela est
advenu.
I. Si elle n'a pas donné du mal à la fille d'Elisabeth
Royaume? — R. Que non.
I . Si le diable ne s'est pas apparu à elle ? — R. Que
non.
I. Quelle fascherie elle avoit reçeue quand elle se
donna à luy? — R. Qu'elle ne s'estoit jamais donnée à luy.
I . Si elle ne veust pas dire autre chose ? — R. Qu'elle
ne pourroit dire que la vérité.(...)
 
ETAPE 2 :  de "l'ombre" au "Diable"
I. « Si le Diable ne s'est pas apparu à elle ?
R.Que non, si ce n'est une ombre qu'elle vit.
I. Que lui dit cette ombre?
R. Elle ne lui parla pas.
(...)
(p.38) :
I.Si elle ne s'est jamais donnée au Diable.
R. Que non.
I. S'il n'est pas vrai que cette ombre la baisa en lui passant par devant et la marqua ?
R. Qu'elle lui passa par devant et lui toucha la lèvre.
Si cette ombre était grande ?
R. Elle était petite.
Que lui dit cette ombre ?
R. Elle ne lui dit rien.
Si elle ne sentit pas que cette ombre la marqua ?
R; Que non. (...)
 
(p. 39)
« Troisième répétition de Michée Chauderon en la torture
31 mars
Mise sur la sellette et liée;
 Exhortée à confesser franchement son crime et quand elle s'est donnée au diable. »
Elle parle d', « une ombre comme la forme d'un gros chien », puis « d'un gros lièvre rouge » ou « comme un petit âne ».
. Si le Diable ne luy parla pas ...?
— R. Que non et quelle aussi ne luy en parla pas.
 
ETAPE 3 : perdue !
I. Que cest qu'il luy promist? — R. Rien sinon
qu'elle n'auroit jamais besoing de rien.
I. Que cest quelle luy promist et luy demanda ?
— R. Rien sinon quelle se donna à luy.
I. En quel lieu elle vist le diable la seconde fois?
— R. Que ce fust aux Eaux Vives (...)


A chaque fois l'inquisiteur traduit ombre par « diable ou esprit malin.  Il poursuit l'interrogatoire selon la logique des événements selon lui :
ETAPE 4 :  les "que oui" 
I. comment elle se donna à lui et en quels termes ?
Elle dit je me donne à toi.
I. S'il n'est pas vrai qu'alors il la marqua à la lèvre ?
R. Que oui.
I. S' elle ne le sentit pas ?
R. Que oui et sentit de même comme si c'eut été une halène de cordonnier (…)
I. Si l'esprit malin ne l'a jamais sollicitée à faire du mal.
Que non et que jamais il ne lui a fait faire mal. »
 (...)
Estant assise sur la sellette et liée.
Exhortée de dire la vérité. — R. L'avoir dite.
I. S'il n'y a pas plus d'un an quelle s'est donnée
au Diable? — R. Sestre trompée au temps et qu'il
y a deux ans quelle s'est donnée au Diable.
 

Remarques :

 
- Au départ de l'interrogatoire, Michée avait daté sa première rencontre avec l'ombre de l'année précédente. Elle reviendra aussi ultérieurement sur le dernier "que non", marquant ainsi son inconstance, variant ses réponses jusqu'à la fin, sauf sur une éventuelle participation au sabbat, qu'elle niera sans faillir.

 

- La relation froide des échanges ne fait aucun commentaire sur l'état de l'accusée à l'issue des séances de torture. Elle est torturée, "levée" puis "assise sur la sellette et liée" à plusieurs reprises interrogée derechef et, c'est magique, passe de "que non" à "que oui". Déplacée comme un objet, elle devient un objet. 

Dégrader, déshumaniser avec méthode, l'Histoire regorge d'exemples, le monde contemporain aussi.

 

  * Voir sur ce blog les épisodes précédents de "La chasse aux sorcières".

Et un ouvrage récent sur la question (2010) :

http://www.georg.ch/index.php/catalogsearch/result/?q=mich%C3%A9e+chauderon

et aussi, plus récent (2017) :

https://charliehebdo.fr/blaspheme/les-religions-ont-un-serieux-probleme-avec-les-femmes/

   

 

"Comme la plume au vent", clef de voûte de la construction mythique

Le portrait de la femme donné dans Rigoletto réveille la mémoire, Moire, secoue ta plume ! La généralisation de "la femme plume au vent" confrontée à la lecture du procès du cas particulier de la réputée sorcière Michée nous rappelle en effet que le sort de cette dernière se confond avec celui de millions d'autres femmes dites "sorcières", nom générique couvrant des réalités aussi diverses que les fantasmes persistants auxquels il est associé."

Deux siècles plus tard, la plume vole toujours... sur le nid de coucou !

C'est en effet au temple de la lobotomie que nous allons rejoindre l'armée des ombres qui a troqué la soutane noir corbeau contre une  blouse blanche.

 

__________

 

 

"Comme la plume au vent", l'hystérique, une sorcière comme les autres

 

On se souvient des désordres gastriques (hépatiques ?) de la sorcière évoqués plus haut.

Cependant, contrairement à ce qu'on pouvait attendre, elle ne sera pas prise en charge par un hépato- gastro-entérologue. Au XIXe, c'est sur la sphère génitale que se focalise l'attention des médecins, dans un mouvement général de psychiatrisation.

Portrait

La faculté se prononce :

"Les hystériques sont des femmes plus que les autres femmes : elles ont des sentiments passagers et vifs, des imaginations mobiles et brillantes, et parmi tout cela l'impuissance de dominer par la raison et le jugement ces sentiments et ces imaginations.   1"

 

« Leur caractère change comme les vues d'un kaléidoscope (…) ; hier elles étaient enjouées, aimables et gracieuses, aujourd'hui elles sont de mauvaise humeur, irascibles, susceptibles, se fâchant de tout et de rien, indociles par système, taquines par parti-pris, maussades par caprice, mécontentes de leur sort ; (…) elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu'hier elles aimaient et estimaient ou au contraire une sympathie incompréhensible pour telle autre ; ausssi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d'acharnement qu'elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer d'affection. 2 »

Devant ce constat, la science balbutiante s'en remet à la morale populaire et à ses adages, toujours on en peut trouver un adapté à chaque circonstance. Pour l'heure, ce sera :

Aux mêmes maux les mêmes remèdes...

______

 1 - Richet Ch., L'homme et l'intelligence, F.Alcan, 1884, p.269, 353

 2 - Huchard H.,  « Caractère, Moeurs, Etat mental des hystériques », in Archives de Neurologie, 1883, vol.3, p.188

speculum pour électrisation vaginale (spécial hystérique) et poire d'angoisse, médiévale (torture pour divers orifices)
speculum pour électrisation vaginale (spécial hystérique) et poire d'angoisse, médiévale (torture pour divers orifices)

speculum pour électrisation vaginale (spécial hystérique) et poire d'angoisse, médiévale (torture pour divers orifices)

Traitement

Les médecins de la fin du XIXe soulignent eux mêmes l'équivalence de méthodes entre l'Inquisition et la psychiatrie. 

Regnard, par exemple, déclare en 1882 : " C'est avec un effroi véritable, avec un dégoût profond, qu'on parcourt et qu'on développe cette histoire de la sorcellerie (...). Aujourd'hui la médecine et la physiologie vous montrent les vieilles démoniaques dépouillées de leur attirail infernal, le bûcher transformé en douche hydrothérapique et le tortionnaire en un placide interne 1 ".

Placide ! La douche, substitut du bûcher ? Bien étrange escamotage, quand l'instrument à cautériser pour les "forcenées" est bien plutôt... le fer rouge !

A l'oeuvre dans une "observation" à la Salpêtrière :

" Observation V, 1873   2

22 novembre. Cautérisation du col utérin au fer rouge. L'introduction du speculum est difficile et occasionne une grande souffrance par suite d'existence d'un vaginisme très accusé.

14 avril : deuxième cautérisation

13 juin : troisième cautérisation

 

 

1 Regnard, "Les Sorcières" in Revue Scientifique de la France et de l'Etranger, n°13, mars 1882, p.397

 2 Bourneville-Regnard, Iconographie photographique de la Salpêtrière, p.140, 1

 

"La plume au vent" a encore de belles années devant elle, portée par le vent mauvais...

Vite pour finir une bouffée d'air frais  !

Allons les enfants, chantez la joie du vent sous la baguette de monsieur  le curé...

 

 

De la sorcière à la Fée électricité, de l'ombre à la lumière, permanence du mythe dans l'histoire... d'un stéréotype

Nous la laissons, elle, misérable déesse traînée dans la boue de l'Histoire d'ici bas, à l'aube du XXe siècle, soumise aux tortures et aux feux de la modernité. La Fée électricité est passée par là...

Elle a parcouru tant de siècles ! On peut s'attendre à ce que la sorcière soit parvenue jusqu'à la période contemporaine en laquelle, elle tracerait sa route, l'inquisiteur sur les talons...

Où court-elle ? De quels atours est-elle parée aujourd'hui ? Sous quelle forme allons-nous la croiser ? En quels lieux ? Et lui, et lui et lui ? La soutane et la robe, mais peut-être la blouse aussi ? Triple visage au moins il lui faudra montrer pour serrer la trivia/Traviata, dévoyée, séductrice, menteuse, et toujours son jouet, persécutée. 

 

Indice, entre deux airs, entre énigme et jeu de piste, deux traits de plume : 

 

De Vent frais du matin, un ultime retour sur la Plume en son dernier couplet : :

Trompé par leurs doux yeux,

J'ai l'air d'y croire,

Bornant ma gloire - à tromper encore mieux.

 un couple, un homme - une femme, un jeu pervers réciproque: je te trompe tu me trompes... Le premier qui rira ... rira jaune !

Corollaire :

on y envoie les gosses

dans l' vent frais du matin ; 

elle, elle meurt à la fin...

Bien malin qui trouvera !

 

 

A venir 

Une plongée dans l'inconnu, Enfer ou Ciel, qu'importe*...où l'on verra que l'inquisiteur est un poète-psychopathe qui, peut-être s'ignore...

et plus encore...

 

 

 

* Baudelaire, bien sûr ! On ne met plus de guillemets aux standards !

Bibliographie complémentaire    (spéciale épisodes "fantaisies opératiques")

 

L'opéra ou la défaite des femmes, Catherine Clément, Grasset, 1979

http://www.grasset.fr/lopera-ou-la-defaite-des-femmes-9782246007722 

Publié dans JOURNAL, IMAGINAIRE

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