Et si hier c'était demain... "et alors" ? Fiction politico romantique

Publié le par Catherine Barbé

Ruy Blas, le retour

Ruy Blas, reviens !

Un prof de lettres de ma connaissance avait coutume de dire au XXe siècle que sur les deux cents vers que Victor écrivait chaque jour, il y en avait au plus vingt de bons !

Ceux qui suivent me semblent n'être pas pas si mauvais... De surcroît, Ruy Blas n'a pas pris une ride : il n'y a pas si longtemps (1971), Gérard Oury s'en inspirait dans son film La Folie des Grandeurs, incommensurable succès populaire ! Personne n'a oublié la réplique culte : "Il est l'or, Monseignor !" de Blaze/Montand :


 

Ruy Blas, romantisme immortel et mortel réalisme

Bientôt deux cents ans en effet que Victor Hugo a publié le drame romantique éponyme. Presque deux siècles, et il suffit de substituer à l'Espagne la France, et du tombeau de Charles Quint se transporter à Colombey les Deux Eglises (Haute Marne) sur celui de.. Charles De Gaulle : le tour est joué !

 

Ecoutons ou lisons d'abord - dilemme d'une insondable cruauté : démagogie ou pédagogie que choisir ? - le récit d'une terrible histoire d'amour et de sang, drame inscrit dans le sombre et réaliste tableau moralopolitique  d'un régime/miroir moderne où d'aucuns pourraient se reconnaître.

Ruy Blas, un drame romantique

Résumé ( actes I et II)

 

Don Salluste, ministre du roi d'Espagne, vient de tomber en disgrâce et d'être exilé par ordre de la jeune reine. Il jure de se venger et songe un moment à se servir dans ce but de son cousin, don César de Bazan, homme perdu de débauches ; mais celui-ci, apprenant qu'il s'agit de tendre un piège à une femme, se récrie et refuse avec fierté.

 

À défaut de son cousin, Salluste se servira de Ruy Blas, son laquais, ancien camarade de don César. Une conversation qu'il a écoutée entre ces deux amis lui fait surprendre un secret qui suffira pour ourdir la trame infâme qui doit perdre son ennemie, Ruy Blas vient d'avouer à don César, chose inouïe, qu'il est amoureux de la reine. Le plan de Salluste est dès lors tout tracé. Il fait quitter à Ruy Blas sa livrée, le revêt du costume de grand d'Espagne et l'introduit auprès des seigneurs de la cour sous le nom de don César dont il a châtié la hardiesse par l'exil. Le laquais, qui s'est laissé faire, s'engage en retour, par un billet, à servir son maître en toute occasion comme un bon domestique ; puis le ministre se borne, en s'éloignant, à donner au nouveau seigneur, qui ne comprend rien aux intentions de son maître, un seul ordre: plaire à la reine et s'en faire aimer.

 Les vœux de Salluste ne tardent pas à se réaliser. Les circonstances favorisent la fortune de Ruy Blas ; la reine l'élève aux plus hautes dignités et en fait son ministre d'État.

 Cette élévation rapide excite l'étonnement et la jalousie des conseillers du roi ; Ruy Blas les surprend en séance dans la salle du gouvernement, se partageant les revenus du royaume.

En scène !

Acte III, sc. 1,2, v.1022-1163

Le Marquis De Priego, survenant.
Ah çà, ne vous déplaise,
Je vous trouve imprudents et parlant fort à l'aise.
Feu mon grand-père, auprès du comte– duc nourri,
Disait : – Mordez le roi, baisez le favori. –
Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

Tous s'asseyent autour de la table ; les uns prennent des plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de silence.

(Mais non, confusion : il s'agit plutôt d'affaires de famille !)
 

Montazgo, bas à Ubilla.
Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques
De quoi payer l'emploi d'alcade à mon neveu.

Ubilla, bas.
Vous, vous m'aviez promis de nommer avant peu
Mon cousin Melchior D'Elva bailli de l'Èbre.

Montazgo, se récriant.
Nous venons de doter votre fille. On célèbre
Encor sa noce. – On est sans relâche assailli...

Ubilla, bas.
Vous aurez votre alcade.

Montazgo, bas.
Et vous votre bailli.

Ils se serrent la main.
Covadenga, se levant.
Messieurs les conseillers de Castille, il importe,
Afin qu'aucun de nous de sa sphère ne sorte,
De bien régler nos droits et de faire nos parts.
Le revenu d'Espagne en cent mains est épars.
C'est un malheur public, il y faut mettre un terme.
Les uns n'ont pas assez, les autres trop. La ferme
Du tabac est à vous, Ubilla. L'indigo
Et le musc sont à vous, marquis de Priego. 1040 -
Camporeal perçoit l'impôt des huit mille hommes,
L'almojarifazgo, le sel, mille autres sommes,
Le quint du cent de l'or, de l'ambre et du jayet ;

à Montazgo.
Vous qui me regardez de cet oeil inquiet,
Vous avez à vous seul, grâce à votre manège,
L'impôt sur l'arsenic et le droit sur la neige ;
Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton,
L'amende des bourgeois qu'on punit du bâton,
La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose ! ... –
Moi, je n'ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose ! 

Le Comte De Camporeal, éclatant de rire.
Oh ! Le vieux diable ! Il prend les profits les plus clairs.
Excepté l'Inde, il a les îles des deux mers.
Quelle envergure ! Il tient Mayorque d'une griffe,
Et de l'autre il s'accroche au pic de Ténériffe !

Covadenga, s'échauffant.
Moi, je n'ai rien !
Le Marquis De Priego, riant.
Il a les nègres !

Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.
Montazgo.
Je devrais
Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts !

Covadenga, au marquis de Priego.
Donnez-moi l'arsenic, je vous cède les nègres !

Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du fond et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir, avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume blanche au chapeau et la toison d'or au cou. Il les écoute d'abord en silence, puis, tout à coup, il s'avance à pas lents et paraît au milieu d'eux au plus fort de la querelle.

 

Scène II – Les mêmes, Ruy Blas.

Ruy Blas, survenant.
Bon appétit, messieurs ! –

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
 De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
 Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l'état est indigent,
L'état est épuisé de troupes et d'argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,
À sué quatre cent trente millions d'or !
Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! ... 
Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L'escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l'aide !
– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l'autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi,
Seul, dans l'Escurial, avec les morts qu'il foule,
 Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
Voilà ! – l'Europe, hélas ! Écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.
L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !

Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !

 

Ayant flétri leur cupidité il songe à la grandeur passée et à la décadence actuelle de l'Espagne, il interpelle dans un monologue célèbre l'Empereur Charles Quint dans sa tombe.

– Charles-Quint, dans ces temps d'opprobre et de terreur,
Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?
Oh ! Lève-toi ! Viens voir ! – les bons font place aux pires.
Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires,
Penche... il nous faut ton bras ! Au secours, Charles-Quint !
Car l'Espagne se meurt, car l'Espagne s'éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,
Soleil éblouissant qui faisait croire au monde
Que le jour désormais se levait à Madrid,
Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit,
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,
Et que d'un autre peuple effacera l'aurore !


Hélas ! Ton héritage est en proie aux vendeurs.
Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,
On les souille ! – ô géant ! Se peut-il que tu dormes ? –
On vend ton sceptre au poids ! Un tas de nains difformes
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;

Et l'aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !

Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le Marquis de Priego et le comte de Camporeal redressent la tête et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal, après avoir parlé à Priego, va à la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.

  1. Comte De Camporeal, désignant le marquis de Priego et remettant le papier à Ruy Blas.
    Monsieur le duc, – au nom de tous les deux, – voici
    Notre démission de notre emploi.

    Ruy Blas, prenant le papier, froidement.
    Merci.
    Vous vous retirerez, avec votre famille,

    à Priego.
    Vous, en Andalousie, –
    à Camporeal.
    Et vous, comte, en Castille.
    Chacun dans vos états. Soyez partis demain.


Les deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement, le chapeau sur la tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers.
Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin
Peut suivre ces messieurs.

 

 Ruy Blas de Victor Hugo (1838)texte en ligne sur :

http://lettres.ac-rouen.fr/francais/romantik/ruy-blas/acte3.html

Pour les curieux

 Résumé des suite et fin :

 

Au moment où les conseillers foudroyés se retirent, la colère dans le cœur, une tapisserie se soulève et la reine apparaît rayonnante ; elle a tout entendu du cabinet obscur qui communique à ses appartements et elle félicite son courageux ministre. Mais pendant qu'elle s'éloigne, laissant Ruy Blas ivre d'extase et de bonheur, un homme, vêtu d'une livrée, est entré par la porte du fond et vient brusquement lui poser la main sur l'épaule ; c'est don Salluste. Après avoir rappelé à Ruy Blas ses anciennes fonctions, il lui ordonne d'aller l'attendre le lendemain dans sa petite maison avec carrosse attelé ; le ministre, qui soupçonne un piège contre la reine, se débat et refuse ; mais Salluste le menace de tout découvrir et lui rappelle la promesse qu'il lui a faite autrefois de lui obéir aveuglément. Ruy Blas, humilié, brisé d’émotion s'incline et promet.

 

Nous le retrouvons, en effet, dans la maison de Salluste. Là il songe avec accablement à son élévation et à sa chute prochaine, mais surtout aux dangers que court la reine. Pour éviter les pièges, il lui a fait dire de ne sortir du palais sous aucun prétexte ; mais le message n'a pas été rempli ; au contraire, don Salluste a fait parvenir à la reine un billet par lequel le ministre, menacé d'un grand danger, l'appelle à son secours. La reine n'hésite pas, et, au risque de se compromettre, se rend seule, de nuit, dans la maison de Ruy Blas. À sa vue, le ministre, épouvanté, la supplie de fuir ; elle s'y refuse et montre la lettre. L'odieuse trame est découverte ; le monstre qui s'était caché apparait lui-même; sa vengeance est complète : il apprend à la reine que le ministre qui a sa confiance n'est qu'un laquais et la menace de dévoiler cette entrevue nocturne qui doit la perdre à jamais.

 

Après un vif échange, Ruy Blas, qui s'était contenu avec peine, se précipite sur don Salluste, lui arrache son épée et la lui plonge dans le cœur ; puis, ne pouvant survivre à son déshonneur, il avale une fiole de poison et meurt sous les yeux mêmes de la reine, après avoir obtenu son pardon.

[D'après D. Bonnefon. Les écrivains modernes de la France, Ed. Fischbacher, Paris, 1900]

 

Projet pour d'ingénieux plumitifs

En 1971, Gérard Oury envoyait Salluste et Blaze au bagne. 

Et vous, quelle issue imaginez-vous aujourd'hui pour nos aventureux héros en leurs affaires contemporaines ?

Publié dans JOURNAL, Intermède

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