LA CHASSE AUX SORCIERES 4, DU TRIBUNAL AU DIVAN

Publié le par Catherine Barbé

 

La sorcière

Éminemment fantasmée, la première figure de la femme réputée sorcière se construit à la fin du Moyen Âge, avec tous ses symboles et ses représentations devenues célèbres  : les inquisiteurs la soupçonnent de chevaucher un balai et de danser lors du sabbat avec le diable. Les démonologues de la Renaissance prennent leur relais et ce sont sur ces sujets que des dizaines de milliers de femmes sont interrogées et, pour beaucoup d’entre elles, condamnées au bûcher entre 1580 et 1630.

Présentation de "Présumées coupables"  exposition sur la sorcière du XIVe au XXe siècle, Archives nationales, Paris

jusqu'au  27 mars 2017

  

Des procès et des hommes

 

 
La comparution de la femme ordinaire devant les tribunaux toujours été minoritaire par rapport à celle des hommes, et pourtant, elle est, proportionnellement sur-représentée dans l'imaginaire.  Une abondante iconographie en témoigne  Souvent, victime d'un stéréotype  avant même de savoir si elles sont coupables ou non, confrontée à une justice masculine (première juge  en France 1946)  jugées parce qu'elles sont des femmes, pour des crimes de femmes (sage-femme/avortueuse, guérisseuse/empoisonneuse...), elles sont d'office pré-jugées, c'est-à-dire coupables parce que "sorties des bornes de leur sexe", ont empiété sur les prérogatives des hommes, volontairement  ou non.

Le procès de Michée Chauderon (voir "Chasse aux sorcières 2") porte témoignage, d'une part de ce qu'a pu être le procès d'une femme accusée de sorcellerie jusqu'au XVIIe siècle en Europe, ensuite de la procédure et des hommes qui la mette en œuvre.

Ces derniers sont les héritiers d'une lignée d'érudits, hommes de la Foi qui ont mis en forme par écrit un ensemble de règles à destination de leurs pairs en charge de l'éradication de l'hérésie, à compter du XIVe siècle. Le stéréotype de la sorcière ainsi fabriqué, un système minutieusement élaboré à travers de nombreux textes a trouvé sa forme la plus aboutie lors de la parution en 1486 du Malleus Maleficarum1 (MM), Le Marteau des sorcières, de Sprenger et Institutoris, inquisiiteurs.

Avaient-ils imaginé que leur œuvre pourrait être un ouvrage de référence prisé au XXIe siècle, à l'ère de la modernité technologique galopante ? Cette modernité ne vient-elle pas bien tardivement donner raison à des religieux radicaux profondément convaincus que le progrès, fauteur de trouble et de désordre, est du Diable ? Pour mémoire, ayons une pensée pour Copernic, auteur en 1543 du De reuolutionibus orbium coelestium libri IV : l'Eglise acceptera sa théorie héliocentriste seulement au XIXe siécle.

D'un procès l'autre, la sorcière dans ses modernes atours pose, aujourd'hui encore, des questions qui tourmentèrent l'humanité en des temps reculés. Pourquoi, malgré l'évolution des sociétés, les chocs de civilisation, le développement de la conscience technique, le genre humain reste-t-il sidéré face à des phénomènes considérés comme des défis à la Raison ? Pourquoi les solutions sont-elles toujours centrées sur la volonté de contrôle ? Pourquoi, constatant que les effets d'un tel positionnement tardent à se manifester dans le monde alentour, l'homme raisonnable ne conclut-il pas à un changement intérieur de posture ? Pourquoi enfin est-il plus facile de poser les questions et toujours aussi compliqué de donner les réponses... acceptables ?

Devant la Sorcière, immortelle engeance qui renaît avec constance de ses cendres, pourquoi a-t-il des yeux celui qui  jette un voile sur sur son propre reflet dans le regard de l'Autre ?

 

L'Autre, l'ennemi, à l'intérieur, à l'extérieur, il est partout...

Ainsi, Asli Erdogan (voir "Chasse aux sorcières 1"), citée au Tribunal d'une Turquie totalitaire par un dirigeant éponyme, victime, le pauvre, d'un coup d'état intérieur fomenté par les hordes kurdes, et de l'extérieur en butte au complot toujours recommencé de l'idéologie nazie au pays d'Angela, traditionnellement terre d'asile de l'émigration turque.

Dans le même temps, d'autres procès se déroulent dont la presse se fait l'écho, par moment : aujourd'hui journée de la femme, demain celle des chiens, après-demain les grands-mères et avant-hier la maltraitance des enfants.
La famille, goutte à goutte, fait la une. Ça va et vient comme le serpent de mer. On n'oubliera pas les fêtes des papas et des mamans au joli mois de mai-juin !

Cependant entre ces jours de fête particuliers, la famille est bien souvent le lieu de déchirements dont certains finissent aux Assises.

Procès desquels on peut lire que des mères font face à des pères, les pauvres, victimes du complot, toujours recommencé, du groupuscule fusionnel mère enfant : deux en un !

Dans les deux exemples qui précèdent, procès politique en Turquie, et Affaires familiales en France, des singulières correspondances se manifestent dans les corridors de l'aventure humaine et du savoir.

Y aurait-il dans un procès une distribution des rôles, préalable à toute action ?

En scène, côté cour

Le Tribunal ne serait-il pas le théâtre où se joue les actes d'un drame, déjà vu/entendu ? En somme, n'y aurait-il pas confusion des genres et des lieux entre la cour de justice et la scène de théâtre, deux lieux où depuis l'origine la société se donne en spectacle à elle-même ? Mais derrière cette identité se dessine comme une distorsion des espaces, une confusion entre le réel et l'imaginaire.

Il suffirait en effet pour s'en convaincre de lire toute ou partie de la littérature «scientifique » sur les syndromes/complexes psychologiques aux noms exotiques de héros de légendes. Les récits, le plus souvent tronqués, coupés de leur dynamique imaginaire intrinsèque, ne seraient-ils pas réduits à devenir des outres vides, fourre-tout de résidus fantasmatiques incontrôlés, spécialement dangereux dans les mains de  gens ayant autorité ? 

Apparition du troisième lieu : le cabinet du psy, théâtralisé.

N'est-ce pas qu'avec persévérance les « scientifiques » en question affublent un être humain du pesant costume d'un Dieu, Demi-dieu ou Héros aux qualités surhumaines voire inhumaines ? N'est-il pas étonnant dans des procès, d'entendre contre des accusés déjà presque coupables, des griefs portés  sortis tout droit de tragédies antiques et/ ou dune bible de l'Inquisition  ? 

De fusion en confusion, les acteurs d'une tragique comédie humaine ne savent plus à quel être,  bienheureux sain d'esprit, se vouer.

De la contamination entre réel et imaginaire, largement répandue et encouragée par toute sorte d'experts, du divan ou du Siège, j'aimerais rendre compte ci-après. Des relevés enrichis de jour en jour par l'actualité sont susceptibles de révéler à court terme des dysfonctionnements et aberrations dont le caractère envahissant et sidérant rend complexe la transmission discursive.

C'est pourquoi je commencerai par une "image" parlante pour tous, dont les mots ne cessent depuis au moins deux millénaires de transmettre les aventures formidables !

 

 

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1 Les n°S de pages renvoient à l'édition  Jérôme Millon, Grenoble, 1990
 


 

Affiche du film de Pasolini avec Maria Callas, 1970

Affiche du film de Pasolini avec Maria Callas, 1970

Du Mythe au syndrome1/ complexe : Médée, la mère infanticide

"L’image véhicule et accentue les stéréotypes dans l’imaginaire social, à travers notamment l’estampe, le livre illustré, la presse illustrée, la photographie, l’image animée (cinéma ou fiction télévisuelle). Confronter archives judiciaires et représentations sociales de la femme dangereuse est aussi un des buts de l'exposition"  

Extrait du communiqué de presse de "Présumées coupables" exposition sur la  Sorcière du XIVe au XXe siècle, Archives nationales, Paris

Le Mythe : résumé

L'histoire en très court : Médée, originaire de Colchide, actuelle Georgie, s'enfuit avec Jason héros grec, venu récupérer en Colchide, pays barbare, un talisman de pouvoir, la Toison d'or, détenue par le Roi Aétès, fils du Soleil, père de Médée. Médée épouse Jason, il retournent en Grèce, ont des enfants et quelques années plus tard, Jason, las de sa barbare compagne, la répudie pour épouser une princesse du cru. Médée alors supprime la princesse avant tuer ses propres enfants, les ayant confiés à la garde de la déesse Héra, déesse du foyer puis s'envole sur le char envoyé par le Soleil.

Il y a différentes versions du mythe, depuis le VIIe siècle avant J.C. et aujourd'hui, je n'entre pas dans le détail.Les oeuvres littéraires au cours des siècles mettront l'accent, plus ou moins, sur les aspects humains de la déesse. Différentes explications rationnelles, la tragédie d'Euripide en est déjà une, données au crime de Médée, sont conformes aux croyances/idéologies des époques concernées. Ainsi chez Euripide, dans une longue déploration1, Médée veut d'abord assurer rituellement, comme Antigone, une vie après la mort,enfants promis à une mort atroce, exposés au lynchage d'un peuple désireux de venger l'assassinat de la princesse.

Aujourd'hui la tendance est à souligner la vengeance personnelle, pour priver le père de ses enfants, version accréditée dans les deux documents ci-dessous, relatifs au syndrome/complexe de Médée.

De la simplification et réduction de la figure tutélaire de Médée en femme ordinaire, il est possible de retracer l'itinéraire depuis des temps très anciens 1. Dans la période que j'explore ici, c'est dès le XIIIsiècle que l'Inquisiteur, puisant dans l'iconographie antique des mythologies et religions  actualise la représentation de la sorcière médiévale, sur fond de crise.

 

Résurgences du mythe dans l'Europe médiévale

Repérage historique : les principales étapes 

Jusqu'au XIIIe siècle, l'Eglise a nié l'existence des sorcières nocturnes, et les dames de la nuit appartiennent au monde des rêves. Mais dès le XIIIe siècle, le ton change : deux femmes sont jugées par l'Inquisition non pas parce qu'elles imaginaient avoir accompagné Diane, mais parce qu'elles l'avaient  effectivement accompagnée 1. L'une d'elles reconnut, sous la torture, avoir eu des relations sexuelles avec le diable. Elles furent toutes deux exécutées.

Mais aux XIVe et XVe siècles, certains lettrés reprennent à leur compte le fantasme des deux sottes et ignorantes pour en faire un fantasmagorie de bandes organisées de sorcières volant qui se livrent la nuit à des orgies cannibales sous la conduite des démons. Et voilà déclenchée la grande chasse aux sorcières !

Notes :

1 Norman Cohn, Démonolâtrie et Sorcellerie au Moyen-âge, Payot, Paris, 1982

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A suivre

Publié dans JOURNAL, Sorcière

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