LA CHASSE AUX SORCIERES 4, DU TRIBUNAL AU DIVAN (suite)

Publié le par Catherine Barbé

Le diable distribuant des poupées magiques aux sorcières. Procès d'Agnes Sampson, sorcière étranglée puis brûlée en 1591

Le diable distribuant des poupées magiques aux sorcières. Procès d'Agnes Sampson, sorcière étranglée puis brûlée en 1591

Rappel de l'épisode précédent

Résurgence du mythe dans l'Europe médiévale

Jusqu'au XIIIe siècle, l'Eglise a nié l'existence des sorcières nocturnes, et les dames de la nuit appartiennent au monde des rêves. Mais dès le XIIIe siècle, le ton change : deux femmes sont jugées par l'Inquisition non pas parce qu'elles imaginaient avoir accompagné Diane, mais parce qu'elles l'avaient effectivement accompagnée 1. L'une d'elles reconnut, sous la torture, avoir eu des relations sexuelles avec le diable. Elles furent toutes deux exécutées.

C'est aux XIVe et XVe siècles que certains lettrés reprennent à leur compte le fantasme des deux sottes et ignorantes (ci-dessus) pour en faire une fantasmagorie, de bandes organisées de sorcières volantes, figures parées d'attributs de Harpies, Stryges, Lilith et autres démons femmes, qui se livrent la nuit à des orgies cannibales sous la conduite des démons. Et voilà déclenchée la grande chasse aux sorcières !

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1 Norman Cohn, Démonolâtrie et Sorcellerie au Moyen-âge, Payot, Paris, 1982

Un nouveau genre littéraire 

Parallèlement au développement de la chasse aux sorcières, les comptes rendus de procès témoignent, dès le XIVe d'une méthode mise au point soigneusement, fondée sur un questionnement normé destiné à conduire la sorcière au bûcher. (voir Présumées coupables)

Le manuel de référence, Malleus Maleficarum paraît en 1486. Il est rédigé par un inquisiteur – il chassera la sorcière jusqu'à l'âge de soixante quinze ans – à l'intention des juges chargés d'éradiquer définitivement la sorcellerie, plus spécialement féminine. Il rassemble méticuleusement toutes les questions sur lesquelles pourrait achopper la méthode, et donne point par point les réponses.

A travers les pages de l'ouvrage s'affine le stéréotype de la sorcière, sur fond de récupération mythique.

Deux étapes

Le mythe de Médée est mis à contribution

L'inquisiteur écrit 1 à propos de La femme contemporaine :"lorsqu'elle hait quelqu'un qu'elle a d'abord aimé, alors, elle brûle de colère et d'impatience ; comme les vagues de la mer sont sans cesse en ébullition et en mouvement, ainsi elle est totalement en fureur. »

« C'est un défaut chez elles de ne pas vouloir être gouvernées mais de suivre leur mouvement sans aucune retenue. »

Pétri de culture antique, il puise l'inspiration, d'abord dans l'Ecclésiastique, sur le fond :

A propos de la femme en général « Toute malice n'est rien près d'une malice de femme2 ».

Quand aux images si évocatrices, de turbulence et instabilité, d'éléments déchaînés, il en appelle à la tragédie de Sénèque :

Le choeur évoque le sort de Médée, héroïne tragique, petite-fille du Soleil, magicienne qui commande aux éléments 3 :"Nulle force, ni celle de la flamme, ni celle du vent furieux, nulle menace pas même celle du trait brandi n'est si redoutable que celle d'une épouse répudiée brûlant des feux d'une jalouse haine"

 

Or, nous assistons à la reprise des métaphores poétiques d'une violence inouie, appliquées par l'Inquisiteur à la femme contemporaine. Par la répétition de telles évocations, devant le juge nourri du Malleus, la femme du XVe siècle, répudiée ou pas, seulement contrariée peut-être, ou juste dénoncée sera définitivement « présumée sorcière ».

Friedrich von Spee, jésuite allemand, confirme le fait en 1631, quand dénonçant les atrocités commises lors des interrogatoires des sorcières, il ajoute :

« Les enquêteurs se sentiraient déshonorés s'ils acquittaient une femme ; une fois arrêtée et emprisonnée, elle ne peut qu'être coupable – ce qui sera démontré par des procédés équitables ou ignobles, selon le cas4 ».

 

L'inquisiteur s'appuie sur le mythe de la déesse répudiée pour faire de la jalousie féminine le moteur de tous les maux, et d'abord du pire des fléaux :

«Réellement la cause principale qui contribue à la multiplication des sorcières, c'est ce duel pénible entre les femmes mariées et non mariées et les hommes.» Aux mêmes causes les mêmes effets, il ira jusqu'à invoquer la responsabilités de « saintes » jalouses de premiers temps bibliques : Sara contre Agar5...(p.178)

 

D'inoffensive cueilleuse de racines, la sourcière* au bâton de coudrier, rhabillée pour l'occasion du costume de petite-fille du Soleil bien trop lourd pour elle, est la première victime à franchir le pas qui la conduit de la source au bûcher. Issue de l'imaginaire des poètes, la sorcière entre dans l'histoire3.

Imprégné des fantastiques images poétiques associées à celles de l'Enfer, l'Inquisiteur installe un imaginaire de l'instable : une femme identifiée à la nature, incontrôlable, enveloppée de relents de géhenne. Il construit pour la postérité un personnage fondateur de la misogynie moderne mais pas seulement...

 http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/documents/10157/124340/livret-cartels-expo-presumees-coupables.pdf/ae14cd6d-d8dc-4f8b-80d5-063019e28458

1Malleus Maleficarum, p.177

2Eccl., 25,79 (partie de la Bible, in « Nouveau Testament »

3Medea, V, 579-82

4In Cautio criminalis, cité par Thomas Szasz, Fabriquer la folie, Payot, 1976

5Genèse, 21,10

Du bûcher au divan

D'une manière très singulière, on retrouve le même type de discours chez les précurseurs de la psychiatrie au XIXe siècle :

" Leur caractère change comme les vues d'un kaléidoscope (…) ; hier elles étaient enjouées, aimables et gracieuses, aujourd'hui elles sont de mauvaise humeur, irascibles, susceptibles, se fâchant de tout et de rien, indociles par système, taquines par parti-pris, maussades par caprice, mécontentes de leur sort ; (…) elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu'hier elles aimaient et estimaient ou au contraire une sympathie incompréhensible pour telle autre ; aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d'acharnement qu'elles avaient autrefois mis de persistance à les entourer.1"

Ou encore

« Les hystériques sont des femmes plus que les autres femmes : elles ont des sentiments passagers et vifs, des imaginations mobiles et brillantes, et parmi tout cela l'impuissance de dominer par la raison et le jugement ces sentiments et ces imaginations. 2»

Leurs collègues et successeurs leur emboîteront le pas sans mollir, du Tribunal au divan, au XXIe siècle, juge et expert s'accordent et chantent ...en choeur :

« Le DrX retient une carence de jugement chez la mère, la raison pouvant être infectée par la passion. (…) 3» (citation d'un extrait de la décision du juge aux affaires familiales dans le cas de Carole.)

 

 

 

1 Huchard H., " Caractère, Moeurs, Etat mental des hystériques ", in Archives de Neurologie, 1883, vol.3, p.188

2 Richet Ch., L'homme et l'intelligence, F.Alcan, 1884, p.269, 353

3Le Figaro du 21/02/2017 Violences familiales : ces enfants sacrifiés par la justice, p.6

 

A suivre :

L'image et le mythe, pause technique

La chasse aux sorcières 5, la sorcière et le psycho...pathe

Publié dans JOURNAL, IMAGINAIRE

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