Tempête de sable, Amour Démesure Sacrifice

Publié le par Catherine Barbé

"Amour, Amour, toi qui par les yeux
distilles le désir, inspirant une douce volupté
à l'âme de ceux que tu as vaincus,
ne te montre jamais à moi avec le malheur,
ne me viens pas sans mesure."

Ἔρως Ἔρως, ὁ κατ' ὀμμάτων
στάζειϛ πόθον, εἰσάγων γλυκεῖαν
ψυχᾷ χάριν οὓς ἐπιστρατεύσῃ,
μή μοί ποτε σὺν κακῷ φανείης
μηδ' ἄρρυθμος ἔλθοις.

Euripide, Hippolyte, v. 525 sqq. Traduction CB

De la Grèce antique au désert de Néguev, de Pénélope à Layla 

 

Après "Faire et défaire, c'est toujours travailler" tissage d'Amour et de Sacrifice dans la Grèce antique dédié à la douce Pénélope, je propose un détour par le désert de Néguev au sud d'Israël. Dans un village bédouin, à la frontière jordanienne, ayant Jalila, Layla et Tasnim, femmes bédouines pour guide, nous allons broder sur le métier un motif commun aux deux cultures, le : "rien de trop !"1a, la Mesure1b présente de manière récurrente dans la tragédie grecque, par exemple en exergue ci-dessus, dans un choeur de Hippolyte d'Euripide, au Vsiècle avant J.C.

Mais pour l'heure, place au dernier film de Elite Zexer : Tempête de sable.

Un mariage chez les Bédouins

Préparatifs...

La réalisatrice israélienne s'immisce au sein d'une communauté bédouine  au coeur du désert et nous à sa suite. Le mode de vie traditionnel régit l'existence de  ses membres d'une manière rigoureuse. Nous tombons en pleine cérémonie de mariage : Jalila accueille brutalement la nouvelle épousée, soulève son voile de mariée et lui lance sans ménagement : "Je suis Jalila, la première épouse de Souleiman. Félicitations." Le ton péremptoire signe sans ambiguité sa position dominante sur la maisonnée. 

Bien qu'il soit éloigné de la ville, le village n'est pas resté complètement à l'abri du progrès, présent dans les installations matérielles mais aussi dans la mentalité. Il ne faudra pas longtemps pour s'apercevoir que l'ensemble reste rudimentaire et fragile. Equipements hors d'âge, eau et électricité aléatoire, permissivité parentale et conjugale circonscrite et derrière, des motivations voilées. Là est le sujet central du film : le statut de la femme dans une tribu bédouine au XXIsiècle. Souleiman, le père et récent nouveau jeune marié (ah! comme on le félicite !) apprend à sa fille aînée Layla, étudiante, à conduire le truck familial sur la piste : "Demain je t'apprends à doubler !" Sourires. Doubler quoi ? De la complicité, des réprimandes modérées pour des résultats scolaires décevants... Rien de coercitif. Mais on apprend bientôt que tous les actes du père sont soumis au "devoir" : la deuxième épouse, le mariage de sa fille... tout lui est imposé par la loi du clan...

...En attendant la tempête

On attendra longtemps "la tempête de sable" !  En fait elle est là dès les premières images. La petite soeur de Layla, Tasnim, en jeans, électron libre au milieu des nuages de poussière soulevés par la cavalcade des hommes accueille le cortège nuptial en voiture automobile. C'est tout ! Nulle tempête sinon intérieure, sous le masque d'autorité, d'obéissance feinte, de révolte étouffée, dans les tourbillons d'une bataille à la farine dans la cuisine... et la poussière est partout ! Posée au centre de l'image dès les premiers plan, Tasnim, du début à la fin balaie de son oeil noir la mise en place du drame. A la fois puissant relais de la caméra et héritière des pesanteurs archaïques, elle porte en elle l'empreinte d'un futur ouvert au féminin. 

Ne pas dépasser la mesure

Il n'y a que le poète pour avoir osé prétendre que "la femme est l'avenir de l'homme" !

La formule est démentie par bien des exactions ici, ailleurs et autre part... mais en face vacillent des lueurs d'espoir. Bien des négociations et aussi des sacrifices seront sans doute nécessaires à une reconnaissance du statut de femme libre. 

Des négociations, individuelles et collectives, avec la démesure également partagée entre hommes et femmes, des sacrifices d'hybris cet orgueil démesuré à l'origine de tous les maux représentés dans les tragédies issues de la Légende héroïque aussi bien que dans  l'histoire des hommes d'hier et d'aujourd'hui.

Le constat

"Les femmes de mon film vivent dans un monde étriqué, régit par des règles très strictes. Elles luttent chacune à sa façon, et cherchent à savoir jusqu'à quel point elles peuvent repousser les limites sans pour autant faire imploser le système."2

Le juste milieu ainsi désigné, la réalisatrice souligne la nécessité d'adopter un point de vue qu'elle décrit ainsi dans le même entretien :

"J'ai abordé une culture qui ne m'était pas familière, avec des traditions, des croyances, des coutumes et une langue différentes des miennes (...) mais j'ai tout fait pour qu'on ait l'impression qu'une voix s'exprime de l'intérieur." 

Positionnement 'dedans dehors' que pratiquent  les anthropologues.

Objectifs et thèmes

Un objectif très personnel     

"Voir si j'étais capable de faire un film sur une culture  aussi éloignée de la mienne".

Une fille d'Israël chez les descendants d'Ismaël !

Décrire et esquisser une problématique

A l'intérieur de la culture bédouine3 des tensions qui se croisent se recoupent, associées en une formule générique : "le choc entre modernité et tradition" que l'auteur décline à travers les différents thèmes traités :

Les liens entre les membres de la cellule familiale 

Dans le contexte général, singulière est la relation entre le père et ses filles, marquée par l'attitude ambivalente de Souleiman, "main de fer dans un gant de velours".

Les premières images le montrent extrêmement libéral avec ses filles. A la pré-adolescente Tasnim il donne tous les droits, et elle obéit à lui seul. Quand lui l'autorise à assister aux réunions réservées aux hommes du clan, Jalila, la mère, pose d'autorité un foulard sur la tête de la jeune fille, bien vite rejeté.

Quant à l'aînée, Layla, l'histoire l'attrape au moment même où son statut va basculer. Elle  a trahi la confiance de son père, doublement déçu les attentes paternelles. Dès lors, le chef de famille conforté dans ses prérogatives saisira la première occasion pour marier Layla fissa. Il faut sauver l'honneur du clan.

Il n'est pas interdit par ailleurs de penser que Souleiman, avec sa nouvelle épouse, pourrait espérer avoir le garçon qu'il voit dans l'ombre de ses quatre filles.

 L'évolution des générations et l'éclatement de la cellule familiale

Layla, "la nuit"4 verra révélé son amour tenu secret pour Anuar, réputé camarade de fac. Aucune chance alors pour cette passion, interdite parce que dangereuse. Obligation5 est faite à la jeune fille d'épouser un membre de sa tribu. Une union à l'extérieur du clan entraînerait l'explosion du noyau familial et par conséquent l'affaiblissement du clan tout entier.

Et comme synthèse le déterminisme, en tension entre destin et liberté 

Cet aspect est tout entier révélé par le rythme : prendre le temps de poser le temps, comme une tentative de ne pas s'emballer, ne pas se laisser emporter par le tourbillon des passions, par la tempête ! Il en résulte une sensation de pesanteur. On se dit "Ah, le calme avant la tempête !" Eh non ! Parfois accordé aux images, parfois décalé, intériorisé le tempo silencieux persiste, lancinant comme le battement étale d'un coeur.  Il ne marque pas la mesure. C'est la trame invisible du temps qui passe, en silence, l'empreinte d'une fleur dans le sable ... "comme le coeur d'une fleur sans coeur".

Le dernier plan du film consiste en un long face à face, les yeux dans les yeux, de Layla qui a "les yeux ouverts, bien ouverts" au seuil de sa nuit de noces et de sa petite soeur, Tasnim toujours aux aguets. 

En insistant sur l'échange de regard final, Elite Zexer transmet le message par elle recueilli auprès d'une jeune femme rencontrée dans un village bédouin, mariée de force par la famille à un homme inconnu : "Cela n'arrivera jamais à ma fille".

"A cet instant, confie la réalisatrice, j'ai su qu'il fallait que je fasse ce film." 

 

  

Tempête, un film de femme ... pour les hommes aussi  

Elite Zexer a relevé le défi qui s'est imposé à elle de décrire de l'intérieur les aspects profonds d'une culture dont elle se dit en tout éloignée.

Pourtant je m'interroge. Israëlienne, certes, mais ne s'attaque-t-elle pas au fond à un socle commun aux deux cultures issues de la descendance d'Abraham/Ibrahim ? L'histoire de Tempête ne prend-elle pas sa source dans celle de Sarah, Abraham et Agar ? 

Ne plongeons-nous pas, implicitement, au coeur même du mythe fondateur du sémitisme, écartelé entre Israël et Ismaël ?

Se gardant d'égarer les spectatrices/teurs dans des méandres historico-politico-religieux, l'oeuvre s'en tient sans dériver à la confrontation de l'Homme et de la Femme dans leur aspiration commune vers la Liberté, suggérant aussi, et bellement, que leur libération pourrait être le fruit d'un travail intérieur. Illustré par la prise de conscience de Layla concrétisée sans délai par un sacrifice consenti, cette transformation appelle celle, à venir, de Souleiman, emprisonné lui-même dans un carcan ancestral de lois obsolètes, entretenues par

le groupe, dans l'attente qu'il ait le courage "d'être un homme" - entendons d'être un homme libre - parole qui, prise au pied de la lettre, vaudra à Jalila la répudiation ! C'est pas gagné !

A travers cette fable, Elite Zexer atteint enfin le plus ambitieux de ses objectifs : "Je voulais être universelle pas ethnographe (...) Je voulais que les spectateurs (...) ne se disent pas ' c'est si loin de moi, ces règles me sont étrangères.' ".

Selon son voeu, l'identification est massive, le spectateur/trice, en quête d'identité, est invité-e à descendre en soi-même à la rencontre de son être d'ombre et de lumière.  

 

Coda 

Je suis très éloignée d'avoir épuisé le sujet et je dois me retenir, laisser le plaisir de la découverte à qui n'ayant pas vu le film ces quelques remarques donneraient l'envie d'y aller.

De plus à l'occasion de cet article, j'ai inauguré une nouvelle rubrique :"Masculin/Féminin" (mascunin/fémilin ?). Parmi les quarante huit brouillons en souffrance, une urgence ! Depuis des semaines, des lustres, des siècles... Orphée m'attend ! Je crains qu'il ne perde patience et ne brûle de se retourner pour découvrir... que je ne suis pas  son Eurydice !

A lire bientôt sur ce blog : "Orphée et Eurydice ou le mélange des genres", en attendant le retour de la sorcière ! (épisode 4)

Bonus

Annexe

Extrait des Actes des Journée d'études L'imaginaire du désert au XXe siècle, Ouvrage coordonné par Bruno Doucey, Le Livre des déserts (Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006)

"(...) Longtemps lieu désolé, vide et inconnu, il a été découvert, exploré – et exploité – à partir du dix-huitième siècle. De quels discours le désert, si souvent décrit, évoqué, rêvé, peut-il encore être l'objet au vingtième siècle ? 
La réflexion au cours de cette journée privilégiera deux principaux axes. 
D'une part, nous verrons dans quelle mesure la littérature saharienne au vingtième siècle témoigne d'une crise morale et intellectuelle, d'une remise en cause de la civilisation occidentale et quelles conceptions de l'aventure elle développe. Dans cet objectif, nous nous intéresserons aux représentations du désert dans les écrits d'explorateurs, de militaires et de mystiques ; il s'agira de s'interroger sur l'empreinte qu'ont laissée les crises et les bouleversements politiques du siècle, notamment ceux liés à l'épopée coloniale.
Mais à une époque où les espaces vierges sont cartographiés et s'amenuisent, quadrillés, sillonnés qu'ils sont par les pistes automobiles ou les lignes aériennes, on peut se demander si le désert n'est pas appelé à disparaître. Quand les mines, les puits de pétrole et les touristes remplacent les peuples nomades et que la littérature se tourne vers d'autres espaces, intérieurs cette fois – la vie psychique, l'inconscient ou les rêves – de quelles valeurs, de quels mythes le désert est-il encore investi ? Dans quels genres, dans quelles formes littéraires et artistiques trouve-t-il sa place ? Que reste-t-il à dire sur le désert ? Pourquoi fascine-t-il encore ? Ici, notre propos s'élargira à tous les déserts du monde – de sable, de pierre ou de glace dans les régions polaires – qui apparaissent comme d'immenses espaces archaïques, inhumains, antithèses de la civilisation et du progrès. Peut-on aller jusqu'à dire, avec Charlotte de Montigny, qu'à travers cette opposition « s'affrontent deux appréhensions du monde, dont la variante aujourd'hui se manifeste dans deux univers géographiques et économiques, le Nord et le Sud »."

 

 

Publié dans JOURNAL, MASCULIN FEMININ

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