LA CHASSE AUX SORCIERES 2, c'était hier

Publié le par Catherine Barbé

Sorcière suisse au bûcher  (gravure vers 1700)

Sorcière suisse au bûcher (gravure vers 1700)

Fabriquer des sorcières

Un point d'histoire

La sorcière n'a pas surgi ex nihilo dans l'histoire. Longue est la route qui l'a conduite depuis les origines jusqu'à ce début de XXIe siècle, poussée dernièrement sous le projecteur de l'actualité par Asli Erdogan.

Prenant l'histoire sur le vif, je poursuivrai donc à rebrousse-poils, remontant au plus loin qu'il sera possible dans les abysses du temps, mais par petites touches et pas forcément dans l'ordre, pour revenir à la période contemporaine mettre en lumière d'autres tribunaux où se jouent en mineur le procès toujours recommencé de la sorcière aux multiples visages face à ses mêmes juges et experts, descendus du Moyen-âge, sanglés de cuir, de certitudes et probité hautaine.

Aujourd'hui il s'agit d'évoquer le cas particulier de Michée Chauderon, morte au bûcher le 6 avril 1652, âgée d'une cinquantaine d'années. Nous sommes donc au XVIIe siècle, celui qui verra brûler en Europe les derniers feux des bûchers à sorcières.

Parce que janvier arrive à son terme, ce sera présentation de documents assortis de quelques remarques jetées un peu en vrac. La bise a gelé mon neurone survivant !

 

 

 

La sorcière en Europe1 : passage du mythe à l'Histoire

Jusqu'au XIIIe siècle, l'Église a nié l'existence des sorcières nocturnes, et les dames de la nuit appartiennent au monde des rêves. Les peines encourues étaient légères car les juges refusaient de tomber dans les erreurs des païens et les pièges du Diable. Au XIIIe siècle le ton change : deux femmes jugées par l'Inquisition non pas parce qu'elles imaginaient avoir accompagné Diane, mais parce qu'elles l'avaient effectivement accompagné. L’une d'elle reconnut (sous la torture) avoir eu des relations sexuelles avec le Diable. Toutes deux furent exécutées.

 

Mais une époque devait venir où l'attitude de l’élite instruite serait très différente. Aux XIVe et XVe siècles, certains lettrés se mirent à reprendre à leur compte les deux fantasmes des sottes et des ignorantes pour en faire un fantasme unique, où des masses organisées de sorcières volaient la nuit et se livraient à des orgies cannibales sous la conduite des démons. Et cela contribua effectivement à déclencher la grande chasse aux sorcières.

Ils vont dès lors former l'armée des juges et experts qui ne cesseront plus de la poursuivre et persécuter dans les siècles (des siècles ?)

- Voir Norman Cohn, Démonolâtrie et Sorcellerie au Moyen-Âge, Payot, Paris, 1982.

Sorcière ? Une et multiple.

Un être de chair et d'os désigné par un mot générique mais à géométrie variable associé à des cohortes de fantasmes d'une formidable variété ancrés dans les couches profondes de l'imaginaire.

En guise d'ouverture à la série d'articles que j'ai annoncé sous le titre générique lui aussi " la sorcière, une construction imaginaire", j'ai choisi d'évoquer l'histoire, le destin ordinaire et pourtant unique d'une femme du dix-septième siècle. 

Exemplaire, parce que la dernière a avoir été mise au bûcher le 6 avril 1652 à Genève pour y être brûlée pas tout à fait vive : par extraordinaire mansuétude des juges, étranglée avant l' exécution de la sentence : "faire flamber" et "consumer".

Elle reconnaît, après avoir subi différents supplices, question ordinaire et extraordinaire," avoir mérité la mort mais prie qu'on ne la fasse pas brusler vive afin que le tourment ne l'empesche pas de prier Dieu (...) et qu'elle puisse estre sauvée."  Ce qui fut accordé : elle fut d'abord "pendue et estranglée" le jour du supplice, 6 avril 1652.

Par hasard, la relation du procès est parvenue entre les mains d'un médecin, le Docteur Ladame* qui l'a fait publier en 1888.

(Le texte intégral accessible ci-dessous. La lecture en est indispensable pour celles et ceux qui voudraient me suivre sur la voie que je me propose d'ouvrir et tracer.)

Face aux experts et juges réunis, se dresse puis se courbe et s'écroule non pas une femme, mais trois, les deux dernières bout de viande sanguinolente "travaillée" au fer rouge corps et âme jusqu'à se rendre.

 

 

* Je souligne la... coïncidence. Il y a matière à gloser... Voir paragraphe suivant

La force du nom !

Michée Chauderon* !

Je passe rapidement sur le nom de famille évocateur. Mais impossible de faire l'impasse !

Serait-elle tombée, à peine née, dans le noble ustensile ? Aurait-elle hérité du pouvoir, pourtant réputé matrilinéaire, en même temps que du nom donné par le père ?  

Le Malleus Maleficarum, dont l'autorité est reconnu en matière de sorcellerie propose une version sinon concordante, du moins compatible :

  • " (…) L'expérience... nous apprend que toujours les filles de sorcières sont soupçonnées de pratiques du même genre, comme initiatrices des crimes maternels;et en vérité c'est toute la progéniture qui est infectée (…)" p.410. 1

* graphie avérée, voir ci-dessous

1 La pagination est ici celle de l'édition papier donnée en bibliographie. Il est aussi possible de télécharger le texte du Maleus Maleficarum facilement ( PDF, e-PUB,...) 

CHAUDRON, subst. masc.
Étymol. et Hist. 1. Mil. xiies. (Charroi Nîmes, éd. D. Mc Millan, 776); 1329 chaudron (Inv. de Mad. Ysab. de Mirande, A. Vienne ds Gdf. Compl.); spéc. 1690 « partie d'une cassolette où l'on brûle les parfums » (Fur.); 1753 « baquet où l'on prépare les boyaux pour faire les cordes à musique » (Encyclop. t. 2); Ac. 1740 note s.v. chauderon ,,On prononce chaudron et plusieurs l'écrivent ainsi``; Ac. 1762 écrit chaudron; 2. fam. 1704 « mauvais instrument de musique » (Trév.). Dér. du rad. de chaudière*; suff. -eron (-on*).

http://www.cnrtl.fr/

La litanie des "répétitions"

En guise de guide de lecture

Ce procès est une illustration de ce qu'annonce en préambule le traducteur du Malleus Maleficarum  (édition de 1990) : " ...l'Inquisiteur y enseigne d'expérience comment on pousse à bout une sorcière prisonnière, et ceci jusqu'au bûcher. Interrogée et torturée sans répit, elle s'enferme dans un autisme qui deviendra la preuve même de sa possession diabolique : le feu seul pourra y mettre fin.1

"

On suivra avec intérêt la procédure judiciaire et le protocole des interrogatoires enchaînés au rythme des auditions de témoins à charge.

On notera que devant la persistance de l'accusée dans ses dénégations, le questionnement se fera plus pressant, bientôt augmenté de la "question", déterminante dans l'évolution des déclarations de Michée.

Dans la succession des examens pratiqués d'abord par deux "maistres chirurgiens" le 10 mars, il convient de souligner aussi, étonnant voire inédit, le rapport du 14 mars de deux nouveaux chirurgiens, assistés d'un médecin. Ils déclarent que les marques, trouvées sur le corps de Michée "prétendue sorcière", bien qu'insensibles aux piqûres de longues aiguilles  : " (...) ne correspondent pas absolument à toutes les conditions descrittes par ceux qui ont traicté de celles qui se trouvent communément aux sorcières."page 31

Une note de l'éditeur souligne le courage de ces médecins. Insuffisant cependant à innocenter l'accusée : on enverra séance tenante chercher " deux experts", "personnes intelligentes et expérimentées à la découverte de ... marques". p.32

Enfin, on pourra revenir sur l'introduction du Docteur Ladame, surtout lorsqu'il se laisse déborder par ses affects. 

Ce procès marque une étape très importante dans le devenir de la sorcière (la date de la publication, 1888, n'est pas anodine) : elle ne disparaît pas alors que s'éteignent en Europe les bûchers au seuil du siècle des Lumières. (Le vieil Arouet ne s'empêchera d'ailleurs une évocation vertueuse d'autodafés relatés par un très candide rapporteur !) Non, elle ne disparaît pas, elle se métamorphose, devient objet d'observations, d'expériences, médicalisée un peu plus. On invente de nouvelles tortures, parfois inspirées des anciennes : la science est en marche ! Le Docteur Legué, dans son Urbain Grandier et les possédées de Loudun (éd. G.Charpentier, 1884) déclare sans détour qu' "on retrouve dans les rapports médicaux de l'époque (16341), les principaux caractères de l'hystérie décrits pas Charcot."

Ces quelques jalons plantés et voilà déjà la période moderne et postérieure.

Mais ça, c'est encore une autre histoire  !

1 ndlr

 

 

ANNEXE

Fabrique de sorcière/ fabrique de désinformation, même combat

 

Publié dans JOURNAL, Sorcière

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