Bataclan Espace Tragique

Publié le par Catherine Barbé Temple

    ‘' Je comprends quels crimes* je vais oser. Mais ma passion* est plus forte que ma raison* (…)        Mes enfants, je vais les tuer… ’'  » Médée, fresque de Pompéï

‘' Je comprends quels crimes* je vais oser. Mais ma passion* est plus forte que ma raison* (…) Mes enfants, je vais les tuer… ’' » Médée, fresque de Pompéï

Ouverture


« S’il te plaît, juste un mot de compassion avant de publier le billet du jour.

- Trop distancié, sous le choc... trop de larmes... se protéger, je sais... De la difficulté d'écrire à chaud. Mais trop d'évidence : les forces archaïques, la possession par la puissance du mythe...  Si on ne l'a jamais éprouvé, il va être désormais difficile de se voiler la face. Il est temps… Sie kommt !

 

- Sans doute, l’horreur sidère les sens … apnée… faut que ça s’arrête, vite respirer, un bon coup, à grosse goulée. Regard circulaire, alentour… du sang, des bouts de viande, une main, à qui ? ça va, j’en ai deux, cette main n’est pas à moi… je suis entière … et la tête aussi, alouette !

- Tais-toi, oui je sais on peut rire de tout mêêêeêh …


- Pardon, mêêêh (rire nerveux)… j’en ai besoin de ma tête, pour m’entendre penser :ça veut dire non pas que je suis vivante, (oh mon cœur, tu bats encore !) mais que je sais que je suis vivante… Tu comprends ?
 Tu vois,  faut que j'en parle… que tout le monde sache... Je l’ai entendue ! Elle disait :

 

    ‘' Je comprends quels crimes* je vais oser. Mais ma passion* est plus forte que ma raison*

(…) 
      Mes enfants, je vais les tuer…
 ’'  »


 

 

Une brèche dans le rationalisme

«  Les neufs dixièmes de la tactique tiennent du concret et s'enseignent dans les livres. L'autre dixième, l'irrationnel, est comme l'éclair du vol du martin-pêcheur au-dessus de la mare et c'est à cela qu'on reconnaît un général. On ne peut y atteindre que grâce à un instinct aiguisé par la réflexion et une pratique si répétée qu'au moment crucial, cet instinct devient aussi automatique qu'un réflexe.1 »
Cette définition du « bon général » qui a inspiré une des répliques d'un officier américain dans Une Antigone à Kandahar peut être élargie à bien des domaines de l'activité humaine  : c'est celle de l'ascèse, une discipline qui ouvre, en l'être, les portes de zones jusque là ignorées de lui (car souvent ce qu'on trouve derrière elles fait peur).
 L'élargissement pourrait aussi concerner d'autres fonctions à haute responsabilité – Président de la République justement, ou simple citoyen. Alors, allons voir de l'autre côté du miroir, dialoguer avec notre lapin blanc intérieur, histoire de le déniaiser. Une vigilance/claire voyance  de tous les instants est désormais indispensable : gare aux discours, récupération et manipulations diverses.
Que Moire vienne de bon  matin tremper sa plume dégouttant encore du sang de la nuit (du 14/15) à la source d'un traité militaire – littérature que nous ne prisons pas particulièrement, est surprenant et néanmoins logique après la déclaration de l'état d'urgence décrété la nuit dernière par le Président de la République sur le territoire français.

La citation ci-dessus est extraite de Une Antigone à Kandahar (voir articles précédents) dont elle constitue à mon sens une clé, si ce n'est la clé.
En effet, les attentats tels que ceux perpétrés la nuit dernière, d'une violence aveugle et gratuite sont l'expression brutale de ce dont je parle sous des aspects divers dans ce blog : l'irruption dans le quotidien de l'inopiné, l'inconnu, l'inconcevable, étrange/étranger, « inoui », « irréel », disent les témoins des carnages.
L'état d'urgence étant déclaré, alors que nous entrons en guerre contre la « barbarie », rien d'étonnant donc à ce qu'une association immédiate me ramène à Antigone et à l'art militaire.
 

Paris, nuit du 13 au 14 novembre 2015. Une vague d'attentats : tragédie en un acte et six tableaux.


Action 


Ce matin, le directeur des urgences de l'hôpital Pompidou, répondant à une question sur ce qu'il a ressenti en accueillant tout au long de la nuit les blessés  : « Vous vous dites que vous êtes ailleurs.(Silence). C'est peut-être ça la guerre. »
Basculement. Incompréhension. La logique habituelle est bousculée : l'irrationnel est là, devant, derrière, incontournable "ailleurs".Dans un autre monde, « Cauchemar » disent encore les témoins.
Cet « ailleurs » n'est pas seulement là où s'abreuve la folie sanguinaire, c'est aussi la source de la poésie. Irrationnel /imaginaire, même combat. A ce titre aussi l'extrait précité de T.E. Lawrence marque l'humaine différence qui donne un supplément de pertinence à son discours : l'irruption du martin-pêcheur vient irriguer la sécheresse didactique, l'inscrivant dans le champ de l'humain. De même l'irrationnel, délivre l'Homme, s'il en accepte l'essence incontrôlable, des tentations de la surconscience et des tendances au contrôle permanent. Pour les chinois, il y a toujours un peu de yin dans le yang et inversement.

Au génie français correspondrait plutôt une image à base d'eau et de vin...


Lieux 

Comme le décor de Une  Antigone, installé sur un sable aride, au pied d'un arc montagneux, deux des sites choisis par les terroristes sont des espaces circulaires, des « cirques » : le Bataclan, sur la scène duquel est donné un concert de heavy metal californien, mais aussi de longue date siège de matchs d'improvisation  (la Ligue I.P.) donnés sur une piste centrale, et le stade de France où se déroule un match « amical » France-Allemagne. En vérité  la portée symbolique (pas nécessairement consciente) des sites choisis définit un lieu emblématique, scène d'une tragédie orchestrée, scène éclatée sur plusieurs théâtres d'opération, mais en un lieu 'unique', emblématique : Paris.

Temps

"Le temps de la tragédie est celui qui est nécessaire à l'accumulation d'une force". (Jackie Pigeaud. La Maladie de l'Âme.)


Sans vouloir à tout prix coller à la règle des trois unités de la tragédie classique, action, lieu, temps, il est néanmoins remarquable que le drama, éclaté sur plusieurs scènes quasi synchrones tient le temps d'une représentation.
Objectivement l'action a duré au plus trois heures. A l'intérieur du Bataclan, la notion de temps objectif ne devait pas avoir grand sens.


Acteurs

Choeur tragique 


 Politiques et journalistes, formatés au moule Science Po, moderne choeur antique. Déambulation, strophe/antistrophe, aller/retour sur les scènes de crime : "Rien de trop" 2!  


Protagonistes

Terroristes et victimes, Pleins de sève et de jeunesse les uns et les autres possédés par le même démon : la terreur.
Les premiers, au coeur sans coeur, l'actionnent, les autres la reçoivent en plein cœur. Leur cœur, comme celui de tout un chacun, où gîte le côté obscur d'une force endormie par tout un arsenal lénifiant de bonne conscience. 

 

Dénouement

 Et voilà que soudain, sous le coup d'une kalash débridée, l'  « obscur clarté » sursaute,   se réveille.. émotion dans les foules terrassées par l'horreur, le cortège de toutes les angoisses surgies de nulle part... bonne ou mauvaise conscience ? Les deux ? On se sent coupable soudain. Vite un Prozac, un téléfilm e ...t c'est bientôt le Téléthon !


Ainsi s'est déroulé hier soir, au coeur de la Capitale, une tragédie aux victimes trop nombreuses.
Dix mois après Charlie , la Ténèbre resserre son étreinte.
Par un effet d'action/réaction naturel, compréhensible, les forces de l'ombre, ainsi activées chez leurs hôtes, ah coupable naïveté ! à leur insu, vont s'abattre sur de probables boucs émissaires désignés.  Evidemment, la loi du plus fort étant toujours celle du moindre effort, l'amalgame bête et rassurant, vivement encouragé par les charognards de service ne manquera pas de guider la main des électeurs  très prochainement. Haro sur toi, étrange/étranger !

Alors ne pas flancher, ne pas hésiter à... 

 

"Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe
Plonger dans l'inconnu pour trouver du nouveau." 

Baudelaire, 'Le Voyage'



 

1- T. E. Lawrence, Guérilla dans le désert, 1916-1918. Editions Complexe, 1992, p.43

2- Le choeur en tragédie antique, exprime le point de vue de la morale populaire, le " juste milieu". Il invite les protagonistes à se garder des excès où peut tomber celui qui s'abandonne à la passion.

Coda


Mais voyez ! Au coin de la rue là-bas

modeste et digne sous le voile,

soeur meurtrie

à pas menus

ombre qui glisse sur le sol rougi encore comme ses yeux,

voyez ! Elle vient réclamer  la dépouille du frère aimé,
soeur endeuillée à mort

Antigone 

vivante en son coeur
l'accompagne

Publié dans JOURNAL, Bataclan

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