L'image et moi, "une longue histoire d'amour et de sang*"

Publié le par Catherine Barbé Temple

Imago    © XT 12/14
Imago © XT 12/14

*Pardon Yolande pour l'emprunt, dont je ne suis même pas sûre qu'il soit juste*

Image Imaginaire

 

Même s’il est désormais classique pour qui passe au crible le fonctionnement d’une société, de procéder à une critique de son propre système de fonctionnement, bien souvent encore on se borne à dire qu’une recherche s’inscrit dans un itinéraire, sans plus de détail.

En ce qui me concerne, il me faut en dévoiler un peu plus sur les contenus d’une expérience qui m’a conduite à m’intéresser à l'image et au mythe, en particulier celui de Médée, auquel j'ai consacré trente cinq ans de recherche, et ce n'est pas fini !

Ce travail (1), commencé en 1980, fut abandonné puis repris de nombreuses fois, aussi longtemps qu’il m’a été impossible de trouver des éléments de réponse à la question : qu’est-ce qui me pousse dans cette voie ?

J’ai souvent dit, depuis, que je n’avais pas choisi le sujet, mais que c’était lui qui m’avait « prise ». Il m’a possédée, au sens le plus fort du terme pendant des années, dès que je me mettais au travail, jusqu’à me faire éprouver un constant malaise physique fait de nausées et vertiges, happée que j’étais par un puissant mouvement intérieur en spirale, m’attirant irrépressiblement vers le bas, vers un grand vide, une pesanteur, et me laissait épuisée, prostrée et sans volonté, en ce mouvement de fuite serpentine, annihilant en moi toute aptitude à l’articulation d’un discours logique.

De l'emprise à la "déprise"

Cette emprise est rapportée de diverses manières, bien que rarement encore, par certains chercheurs, mais bien souvent, elle est laissée en marge des écrits théoriques. Elle fait l’objet de publications séparées sous forme de journal de terrain, rédigé en de plus ou moins tristes tropiques. Néanmoins, je peux témoigner qu’elle sollicite une partie de l’individu, de lui méconnue, qu’elle active une dynamique, mettant en relation la pensée et ce que nous pourrions appeler “ l’imaginaire ” bien que cela déborde ce qu’on entend généralement par ce terme. Ainsi, lorsque j’ai commencé il y a quinze ans une étude des aspects littéraires du mythe, j’ai ressenti immédiatement le besoin impérieux, à la fois de reprendre la rédaction d’un journal, pratique que j’avais abandonnée depuis quelques années, et dans le même temps, d’écrire des fictions, nouvelles bien sombres et pessimistes, auxquelles j’attachais une importance immense et toute relative à la fois, puisque je ne les ai pas gardées. Je n’accomplissais pas alors une démarche anthropologique volontaire, j’obéissais seulement à une nécessité vitale et le moindre manquement me faisait redouter pour ma raison que je sentais chancelante.

J’ai bien conscience que mon témoignage ne saurait fonder une théorie. À la vérité, forte de cette expérience que je persisterai à appeler intérieure, je n’ai eu d’autre souci que de vérifier qu’elle a été partagée par d’autres, de savoir comment et ce à quoi cela a pu les amener. Pour ma part, je ne travaille que sous la contrainte, ayant réussi à me persuader que c’était vital pour moi, et que sans cette gangue médéenne, mon existence n’avait pas de sens. C’est pourquoi, j’ai commencé en reconstruisant ma vie à partir de ma relation à Médée, comme une mythologie personnelle qui me sert tout à la fois de colonne vertébrale, de rail, comme s’il s’agissait d’un nécessaire passage avant d’amorcer ce que Jeanne Favret-Saada[2] appelle la « déprise théorique ».

Cette manière de me relier à la figure mythique m’a conduite à poser que, peut-être, l’image intérieure était en soi le lien qui m’attachait au mythe. Je m’étais en effet retrouvée, chemin faisant, petite fille solitaire, préoccupée du lien entre les choses, à relier dans l’éclat du soleil les fils tissés de myriades de poussières, jusqu’à une main mystérieuse qui de là-haut actionnait les hommes/marionnettes : cela se passait à la fin des années cinquante, dans les Vosges, au bord de la Vologne, sur le lieu même où plus de vingt-cinq ans après, la découverte du corps inanimé d’un petit garçon nommé Gregory allait défrayer la chronique et conduire la mère de l’enfant en Cour d’Assises sous l’inculpation d’infanticide... Et tout bien considéré, la quête des origines dépassait les limites de ma propre existence, qui allait me ramener au lieu de naissance de celle que j’avais toujours considérée comme une héroïne de tragédie : ma propre mère.

L’intuition pointa, alors que les implications du mythe allaient bien au-delà du récit qui en est fait et des explications rationnelles dont il est l’objet. Ma recherche a donc débuté par un long travail de différenciation, doublé d’un autre, de repérage, aussi bien dans ma vie personnelle, dans mon entourage que dans les domaines culturel et socio-politique.

Une nouvelle frontière

La matière mythique ne peut être considérée comme pur objet d’investigation ; l’entendre ainsi, c’est la vider de son sens. Et, néanmoins, prétendre poursuivre une recherche sur le mythe oblige à une distance. Où est la frontière ? Frontière, non comme une ligne de démarcation fixe qui sépare deux contrées ennemies, mais espace de dialogue. Ma quête est faite de moi, d’abord. Par un long cheminement, mon « sujet » de recherche, demande à se faire « objet ». Mais la frontière entre l’objet et le sujet est-elle si nette, si lisse qu’on puisse la tracer un jour comme au fil du rasoir ? Ne se crée-t-il pas plutôt entre mon objet et moi un dialogue et un échange permanent ? Et par quel truchement ?

Ma conception de l’humain, très antique modèle où s’interpénètrent et dialoguent, dans l’idéal, nous, « l’esprit », epithumia « le ventre » et thumos, « le cœur »[3] m’a été un premier repère pour éviter la rigidité d’un discours déshumanisé où pouvait me conduire l’enfermement dans un cadre méthodologique. Car la tentation est bien grande, face à un objet aussi turbulent que le mythe, d’ériger un rassurant bastion aux épais remparts, enserré d’une sécurisante grille de lecture ! Mais j’abhorre les jargons et reste très classique dans la conviction que les mots les plus simples peuvent rendre compte d’une réalité complexe. J’utilise peu de termes techniques n’étant spécialisée dans aucun des systèmes d’analyse en vogue. Ce n’est pas là ce qui m’intéresse. En revanche, il devient passionnant de constater que ces systèmes renvoient au même modèle que la société qui les génère. Mon investigation ne relève pas d’une décortication consciencieuse d’entomologiste, mais propose plutôt des repères pour une lecture dynamique globale d’un phénomène dans ses manifestations historiques et imaginaires. Je ne dissèque pas des cadavres, j’œuvre dans le vivant, le mouvant, et l’insaisissable chargé d’angoisse.

La quête

Dans la lignée d’une enquête généalogique, autobiographique, s’inscrit la quête méthodologique, non comme enfermement dans un cadre conceptuel, mais comme chemin ou traces à suivre ; l’œil rivé sur une ligne d’horizon fluctuante que pointe du doigt celui qui me guide, pour sortir de l’enchevêtrement des passions et de la fascination.

J’ai mis mes pas dans ses pas, suivant le sens de ma ligne de faille à la recherche des contours de l’objet... Lumière, lien, éclat, anneau, spirale, regard... Ces parcelles d’une réalité éclatée m’ont donc conduite, dans un troisième temps, à m’interroger sur la notion “ d’image ”, sur son origine et sur la source de sa puissance agissante. Médée me retient à la vie et dans le même temps m’aspire vers la mort, les deux ensemble. L’impossibilité d’englober la totalité ouvre une seule voie qui consiste à s’emparer de ce qui est saisissable, le rendant intelligible en raccordant pièce par pièce quelques éléments de ce monstrueux puzzle, sachant qu’il n’y a pas de fin, que de la surface à la profondeur, les strates s’étagent à l’infini, bien au-delà de ce que l’esprit humain peut intégrer.

Une certitude néanmoins affleure dans cet océan de doute : la pensée rationnelle ne saurait rendre compte de l’objet dans sa totalité, qui a relégué la pensée mythique dans les marges de la Raison. Toutes les tentatives de théorisation, psychanalytiques en particulier, si elles parviennent à disséquer et à étiqueter ne font qu’assécher une matière, occultant l’essentielle dynamique.

Inscrite dans cette lignée, ma recherche, serpentine à la source, après tours, détours et contournements, trouvant sa naturelle ligne de pente, devait en arriver à circonscrire un objet dès lors incontournable : l’image.

 

 

*    _ Phrase extraite du film Quand la mer monte... de  GillesPorte et Yolande Moreau, 2004.

[1] – L’étude complète qui en est résultée : Du mythe de Médée aux peurs contemporaines réf. déjà citée.

[2] – J. Favret, « Sorcières et lumières », in Critique, 1971, N° 287, p.351-376.

Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage, Paris 1977.

[3] – Ces traductions terme à terme sont bien entendu très réductrices : les trois termes considérés recouvrent des zones plus larges.

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Christophe Temple 02/12/2014 22:47

Mazette ! c'est exactement ce qu'il manquait pour donner une cohérence, une clef, et éveiller l'intérêt du blogueur solitaire. Super bien écrit, tout coule de source. Un léger frisson sur l'affaire Grégory et voilà l'émotion au RDV. Super la photo comme représentation de l'imago ! D'autant que l'imago est la forme achevée de l'insecte donc du...frelon, asiatique bien-sur. Bravissimo !